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dimanche 23 mars 2014

Une soif immodérée pour les flux de données - car ils donnent le sentiment d'exister !

Avez-vous remarqué dernièrement la soif croissante de nos contemporains pour les flux de données, particulièrement quand il s'agit du soi ? Nous sommes entrés dans l'ère du 'Quantified self' pour reprendre les propos de Gary Wolf.

Nous devenons accrocs aux "tableaux de bord", au suivi au temps réel, à la tendance et à la statistique. D'aucuns ne peuvent s'empêcher de consulter leur compte bancaire tous les jours (et ce n'est plus le relevé ligne à ligne insipide des décennies passées mais ce sont des affichages léchés et attractifs qui regroupent les données en masses utiles), d'autres investissent dans des pèse-personnnes connectés, des montres et téléphones intelligents munis de capteurs corporels (température, rythme cardiaque, glycémie...). Et chez soi, c'est le compteur électrique ou le thermostat qui enregistrent des données qu'un esprit analytique pourra alors étudier, recouper, disséquer.

Cette passion nouvelle ne se limite cependant pas à la collecte : c'est la capacité de rétroaction qui attire tant ! On analyse des données (ou plus couramment on laisse un service externe le faire pour nous) pour les corréler à son quotidien et infléchir le cours des choses et mesurer l'impact de nos efforts. Grand bonheur pour l'être humain car ses actions modifient les variables de son tableau de bord personnel - il existe donc indubitablement - "je change la valeur donc je suis" ! Mesurer l'impact de ses actions flatte l'orgueil humain. On aimera suivre la courbe de sa masse musculaire augmenter peu à peu jour après jour en pratiquant un sport - on aimera voir s'afficher en temps réel l'économie (pécunière et environnementale) réalisée en contrôlant plus finement l'allumage du chauffe-eau et en optimisant l'utilisation de la bouilloire... La toute puissance d'une courbe dont on inverse la tendance (sic) par sa propre volonté !

Quelles perspectives ?

Je pense que l'attrait pour les tableaux de bord n'en est qu'à son début. Je suis persuadé que d'ici peu (si ce n'est pas déjà le cas) des services proposeront de collecter tous nos flux de données pour les retourner sous forme digérée, classées et analysées. Ces grandes plateformes centralisées afficheront un résumé de toutes ces variables et une notation globale : de la lettre de A (avec un beau vert satisfaisant) à E (et le rouge cramoisi qui poussera à la ré-action) en fonction d'objectifs fixés (longévité, respect de l'environnement, économie financière...).

Et si l'on détecte une glycémie anormale, alors une alimentation spécifique sera proposée. Si l'on détecte un réfrigérateur trop ancien et consommateur dans les données du compteur électrique, et qu'en plus l'historique d'achats en supermarché montre un taux de remplissage faible, on recevra une publicité pour une appareil plus petit, plus économe et plus adapté. Comment résister alors à l'impulsion de l'achat si celui-ci est rationnel, presque scientifiquement démontré comme bon ? Qu'on ne se méprenne pas ici, je ne dis pas que toutes les démarches seront mercantiles et opportunistes. Et certaines permettront sans doute de vraies optimisations et des modes de vie plus adaptés.

Mais dès lors, prenons garde à ne pas vivre avec les yeux rivés sur les variables. Une courbe ne traduit pas une vie et la statistique ne doit pas complètement décider et prendre le pas sur le libre-arbitre.

Et surtout, préparons-nous à devoir lutter pour garder le contrôle des 'variables du soi'. En France, nous savons déjà que nos prochains compteurs électriques collecteront et analyseront sans notre consentement. Méfions-nous des outils qui exploiteront nos données personnelles et nous en déposséderont. Apprêtons-nous à appliquer à nos données les exigences de liberté qui nous animent dans le logiciel libre. Commençons dès aujourd'hui à réfléchir et proposer des services libres et alternatifs pour l'analyse de nos données. La soif pour les flux de données et les tableaux de bord est peut-être immodérée - mais oeuvrons alors à ce que les tableaux de bord soient libres, auto-hébergés et parfaitement contrôlés par l'individu qui les utilise !